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mercredi, 7 décembre 2016

Faire table à part

Par Caroline Décoste
Collaboratrice, BazzoMAG

C’est un casse-tête alimentaire que l’on vivait rarement, voire jamais, il y a à peine 10 ou 20 ans: quoi servir au végan que l’on reçoit à Noël? Puisque le véganisme séduit de plus en plus de mangeurs, que fera-t-on de la proverbiale dinde d’ici quelques années? Lui dire adieu? Et que dire du ragoût de pattes de cochon de tante Huguette?

Ne tirons pas si vite sur le messager (des droits des animaux): dans leur proportion actuelle, les végans ne constituent pas une menace au ragoût d’Huguette. Si Statistique Canada ne tient pas de données sur leur nombre au pays, l’écrivain français Aymeric Caron avance, dans son livre No steak (Fayard, 2013), que les végétaliens représenteraient entre 4 et 5 % de la population canadienne. De ce nombre, une portion seulement serait végane, c’est-à-dire qu’en plus de ne pas manger de produits animaux comme les oeufs et le miel, le végan ne porte ni cuir, ni fourrure, ni soie. Une position qui va bien au-delà de l’assiette.

ÉTHIQUE ET POLITIQUE DE L’ANIMAL

Les milléniaux, ou génération Y (nés entre 1980 et 1995 environ) formeraient une grande proportion des végans, selon une enquête de Vegan Life Mag en Grande-Bretagne. Des 542 000 végans répertoriés au pays du bœuf Wellington, soit 350 % de plus qu’il y a 10 ans, 42 % ont entre 15 et 34 ans. Même Jamie Oliver, le Ricardo anglais, propose un menu de Noël végan pour satisfaire ses lecteurs!

Cette popularité s’expliquerait par plusieurs facteurs: l’influence des réseaux sociaux comme Instagram et des blogues de cuisine, où les recettes véganes sont présentées comme alléchantes; l’image positive de ce mode de vie incarnée par certaines vedettes (Ellen Page, Ariana Grande, Miley Cyrus et Liam Hemsworth, entre autres), bien loin du stéréotype du bouffeur de graines enragé; mais surtout la prise de conscience grandissante des horreurs de l’élevage industriel et de ses effets néfastes sur l’environnement.

Car les végans, qu’on appelle aussi en français végétaliens intégraux, s’intéressent bien plus qu’à l’alimentation : le choix du véganisme est pour eux éthique et politique, une sorte de nouvel humanisme inclusif qui refuse l’exploitation animale sous toutes ses formes. Sauf que refuser l’animal, qu’il soit dans l’assiette ou sur son dos, peut aussi signifier refuser l’hospitalité...

DE DINDE, TU NE MANGERAS POINT

Dans la plupart des cultures, la viande est synonyme de célébration. Le Québec n’échappe pas à cette tradition, alors que la dinde trône sur la table de Noël, juste à côté des p’tites sandwichs au jambon pas de croûtes et des saucisses roulées dans le bacon. Les patates, elles, sont pilées au beurre et au lait. Le végan qui s’assoit à cette table risque d’en ressortir affamé... Est-il mis de côté, ou rejette-t-il le repas offert, qui s’oppose si violemment à ses valeurs?

Au-dessus d’une poutine (végane, bien sûr), nous avons présenté l’épineux problème à Marie-Claude Plourde. Cette traductrice de Québec, dans la mi-trentaine, amatrice de théâtre québécois et de musique suédoise, n'incarne pas le cliché de la hippie carburant au tempeh. Elle a tout de même fondé et présidé l'Association végétarienne et végétalienne de l'Université Laval (AVÉGÉ). Marie-Claude, son conjoint et sa fille de 11 ans sont végans depuis 5 ou 6 ans. Et ne s’empêchent pas de manger à Noël. «Ce n’est tellement pas compliqué. Honnêtement, les gens capotent pour rien. Ma mère fait une recette de Ricardo! Noël, c’est l’amour: si tu aimes les gens que tu reçois, tu cuisines en pensant à eux.» Elle confie que la menace à l’héritage culinaire québécois se trouve bien plus autour de la table que dessus. «La tradition la plus importante, c’est de se voir, non? Je connais des végans qui ne vont plus dans leur famille, car mal reçus, incompris, ridiculisés. Ça, c’est un vrai accroc aux traditions.»

Pour le sociologue Claude Fischler, qui réfléchit depuis des décennies à ce que la nourriture dit de nous comme société, les «alimentations particulières», d’après le titre de son essai, peuvent signifier un refus de la commensalité, c’est-à-dire un rejet de l’autre. «Refuser un aliment offert revient à refuser la relation, à s’extraire du cercle des convives et du groupe.» Manger est plus qu’un acte nutritif, un besoin primaire : c’est un geste social. Il n’est pas étonnant que de dire non à l’hospitalité en raison de valeurs personnelles, surtout le soir de Noël, soit perçu comme une insulte. Sur les blogues végan, les «guides de survie au temps des fêtes» abondent. On apprend non seulement à se méfier de plats où pourraient se cacher des produits animaux (comme les carottes arrosées de beurre), mais aussi comment... ne pas partir de chicane.

S’INVENTER DES TRADITIONS

Si le végan dérange à table avec ses convictions, c’est pour une foule de raisons : soit il pose sa supériorité morale avec un aplomb qui passe pour de la condescendance, soit il met les autres convives face à leur propre malaise de carnivores, soit il remet en question tout le rituel lié aux fêtes. Pas de dinde, pas de tourtière (sauf au millet), pas de bûche? Noël s’en va chez l’yâble!

Pourtant, quand on s’intéresse au patrimoine culinaire québécois, on voit bien que ces plats traditionnels sont issus de différentes influences et que «notre» Noël est le fait de métissages entre la France du Moyen-Âge, l’Angleterre victorienne, les Premières Nations et même l’Allemagne (pour le sapin). Les traditions ne sont pas fixes dans le temps; elles changent, autant à l’échelle de la société qui savoure le multiculturalisme à l’épicerie qu’à celle de ce microcosme qu’est le cocon familial.

«Je m’ennuie du ragoût!» concède notre végane interviewée. Et elle cite l’écrivain Jonathan Safran Foer qui, dans une lettre au New York Times intitulée «Against Meat», explique comment ses enfants ne goûteront jamais le poulet aux carottes de sa grand-mère, un plat iconique de son enfance. «Ils ne recevront jamais cette manifestation unique et directe de son amour. [...] L’histoire fondatrice de ma grand-mère, l’histoire fondatrice de notre famille, devra changer.» Il est normal d’être peiné de voir des traditions disparaître; la nostalgie des Noëls d’antan, avec tout ce qu’ils comportent d’affectif, d’émotif, est difficile à surmonter. Les repas de naguère disparaissent peu à peu, pour une foule de raisons, mais ne sont pas moins chargés de signification. Mais pour Marie-Claude comme pour Foer, le plaisir est dans l’invention commune de nouvelles traditions familiales, inclusives. Quitte à se réunir autour d’une dinde en tofu.

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